Episode 8 : Le barreau, les petites frappes et les caïds
JUSTICE. LE GANG DES VALESKOVARS : le barreau, les petites frappes et les caïds (8)
20 juillet 2020 Par Stéphane Riand
Les avocats, à travers le Barreau, l’Ordre des Avocats Valaisans (OAVS), sont censés organiser une permanence des membres disponibles pour les premiers interrogatoires des prévenus. Le ministère public sait lui choisir les défenseurs d’office les plus amènes.
Un jour, il y a quelques années, me voilà embarqué dans ma voiture me conduisant à la prison préventive de Brigue, celle-là même qui abrite certains membres du gang des Valeskovars. Je me retrouve ainsi seul à seul avec un homme des Balkans qui m’avait confié la défense de ses intérêts.
« Dîtes-moi, Monsieur Kamenovic, pourquoi m’avoir mandaté ? » Je savais que ce justiciable était emprisonné pour trafic de stupéfiants.
« Maître, vous avez été formidable avec moi lors de mon divorce. Je crois que vous pouvez m’aider ». Mais, me disais-je alors, pourquoi ne pas m’avoir choisi dès la première heure ?
« Monsieur Kamenovic, vous aviez une avocate sédunoise depuis quatre mois, financée par l’Etat, une bonne professionnelle, pourquoi changer aujourd’hui ? » Cette question provoqua chez mon client une rouge colère.
« Maître, la fenêtre de ma cellule donne sur le parking. Et j’ai vu la semaine dernière mon avocate sortir d’une voiture de police avant une audition. J’ai pensé que c’était pas normal. De plus, juste avant mon interrogatoire par la police, elle m’a parlé et m’a dit : pensez à vous, je vous ferai sortir très rapidement si vous donnez le nom de vos contacts ». Mon client aurait pu étriper à ce moment-là ma consœur s’il avait pu lui mettre la main au collet : « ce n’est pas moi qui l’ai choisie, on me l’a imposée ».
Trois ou quatre mois plus tard, mon mandat a été résilié. Un des membres de sa famille, ou plutôt un ami de celle-ci, un Valaisan de bonne réputation, m’a approché et m’a dit en substance :
« Tu sais, Kamenovic a résilié ton mandat, parce qu’un policier lui a dit qu’il ne sortirait jamais s’il te gardait comme avocat, car le procureur ne t’appréciait pas et ne te voulait pas dans le dossier. Il a cru qu’ainsi il sortirait de prison ».
Ce qui se cache derrière cette anecdote, c’est ce modèle économique dépravé dans lequel les défenseurs d’office sont désignés par les procureurs, qui préfèrent éloigner de leurs dossiers les vrais pénalistes et privilégier leurs amis moins regardant sur leurs erreurs et leurs fantaisies.
La solution à cette manipulation éhontée est simple : les avocats commis d’office doivent tous être tirés au sort à partir d’une liste de volontaires.
Cette problématique doit être résolue de manière identique dans les champs de la LAVI et de l’APEA pour éviter cette connivence désastreuse entre magistrats, administration et avocats (1).
Mais, je n’en doute pas une seconde, le ministère public aura déniché suffisamment de bons gardiens de la loi pour défendre les plus récalcitrants dans l’affaire du « Gang des Valeskovars ». D’ailleurs, c’est marrant, une fois de plus, je n’ai pas eu le privilège de recevoir un appel de la police pour assister en qualité d’avocat de la première heure à une première audition : certains avocats sont moins regardants sur les modalités de saucissonnage des dossiers, sources de manipulations sans fin dans cette lutte anarchique contre les vendeurs de coke, les trafiquants, les blanchisseurs, les petits jouisseurs et les grands caïds. J’ai une explication logique à cet éloignement de certains avocats des dossiers de drogue : le conseil systématique donné par des avocats aux détenus en matière de stupéfiants de ne rien dire. Que la police fasse son travail, qu’elle procède aux filatures, qu’elle obtienne des autorisations pour les écoutes téléphoniques et qu’elle perquisitionne au bon moment les bons endroits. Les dénonciations à la petite semaine, à fin d’augmentation des statistiques, doivent cesser.
Vœux pieux, oui, je sais.
(1) Lire la série « Patatras » à L’1Dex